CHAPITRE V

Le prince d’Arunsberg-Butzbach m’attendait au salon de lecture. J’avais noué une nouvelle cravate, il avait retiré la sienne. Les terrains d’entente sont toujours délicats à trouver dans les premiers temps. Je tirais un peu d’assurance de quelque argent que j’avais dans ma poche. Je venais de toucher un arriéré de la Sécurité sociale, mais j’avais décidé de ne rien changer à mon train de vie. Mes amis disaient que j’étais un sage.

Je ne pénètre jamais dans le hall d’un grand hôtel sans accueillir avec gloutonnerie les parfums qui s’y croisent. C’est l’été en toutes saisons. La chaleur distille des effluves où domine le concours des hors-d’œuvre variés. J’aime surtout la flûte douce-amère des concombres et la basse chantante du melon. La sueur, d’une qualité très rare, exerce ici des ravages bénins. Les cuirs ont le teint frais. Les vitrines d’art veillent dans l’ombre des piliers. Seule l’enfance au pas de chasseur fait scintiller par instants l’éclair d’un bouton d’or. Et le soleil semble enfin tourner vraiment autour de la terre, ce qui est tout de même moins fatiguant. Le prince me désigna un siège avec empressement, me regarda un moment d’un air pensif et ne put résister plus avant au désir de m’avouer qu’il débarquait ce jour-là à Paris dans l’espoir d’y écouler un diadème volontiers historique, ayant appartenu à sa grand-mère Mélanie de Meurthe-et-Moselle. Je hochai du chef pour lui faire toucher que nul n’est à l’abri de ce genre de petits ennuis.

— La situation est devenue impossible pour les propriétaires terriens, poursuivit-il. Les nazis nous ont pris une partie du sol, les alliés nous ont tué une partie des hommes. Si je vous disais qu’il ne me reste plus qu’une petite montagne et trois malheureuses forêts ! Je suis le premier ennuyé d’avoir à me défaire de cette pièce, mais d’un autre côté le gouvernement français y tient beaucoup.

Le prince était depuis plusieurs mois en rapport avec des conservateurs de musées, de hauts orfèvres, quelques experts. Cette façon de liquider son diadème par des voies officielles nous désolidarisait un peu. Pour ma part, sorti du mont-de-piété j’étais perdu. Il n’avait pas l’objet sur lui, ce qui ne témoignait guère d’une urgence pressante. Au demeurant, sa négociation ne me concernait pas. Mon rôle consistait à lui remettre les clés d’une cité dont il avait oublié le chemin, de nombreuses années plus tôt ; à l’appeler « Monseigneur », quand les conducteurs viendraient à l’injurier sur les passages cloutés.

Je croisai les jambes, cambrai le pied pour maîtriser une chaussette qui s’émancipait facilement au niveau de la cheville et, craignant que le contre-jour ne trahît l’usure de mon complet d’apparat, je m’abandonnai à une pose de trois quarts que je jugeai pleine de désinvolture et de retenue. Pauvre de naissance, j’attache encore beaucoup d’importance aux signes extérieurs de richesse. Je remarquai pourtant que mon prince n’était pas mieux vêtu que moi. Sans doute apprendrais-je que c’est là le comble de l’élégance.

— Alors, dit-il, comme ils n’ont pas d’appartement libre en ce moment, je n’aurai que mes repas au Ritz. Le reste du temps, j’habiterai ici, où descendait déjà mon cher fils Gunther.

Je sursautai : l’animal était revenu tout naturellement prendre pension dans un endroit réputé à travers l’Europe pour sa cave et le raffinement des tortures qu’on y avait exercées sous l’Occupation. Les souvenirs sont parfois d’étranges fourriers. Je retins, comme une énormité, l’envie qui me prit de lui demander s’il avait déjà séjourné en ces lieux. Je savais qu’il avait été colonel jusqu’en 42, avant de retourner exploiter ses propriétés. Je constatai à haute voix :

— Vous ne serez pas logé à mauvaise enseigne.

— Oui, oui, admit-il, je dois douze cents francs au coiffeur.

— Douze cents !

Il embaumait.

— Plus un ou deux milliers de francs de taxis que j’ai demandés au chasseur. Je ne sais plus du tout me diriger dans Paris. J’avais très peur de m’égarer.

— Monseigneur, je suis à votre disposition.

— Je savais bien, dit-il, songeur… Au fond, nous nous connaissons très peu.

C’était vrai. J’étais arrivé sur les terres du prince trois semaines avant la fin de la guerre, un mois avant les Américains. La confusion des choses n’atteignait pas le domaine d’Arunsberg où les garçons d’étable demeurèrent à leur poste jusqu’au dernier jour. Je n’avais dû qu’à ma maladresse d’entrer en contact avec ce seigneur.

— Pour l’instant, reprit-il, je ne vous demanderai qu’un petit service. Disposeriez-vous d’un peu de monnaie ?

— Certainement, balbutiai-je.

Je m’empêtrai à dégrafer l’épingle par quoi j’attache mon argent à l’intérieur de mon veston. Cette précaution m’interdit de le dilapider trop généreusement dans de mornes plaisirs, les rares fois où j’en ai. Je lui tendis un billet. Il m’en restait quatre. Je les palpais à gestes d’aveugle dans l’enveloppe de la Sécurité sociale.

— Vous êtes infiniment aimable, estima-t-il, d’un ton si peu convaincu que je lui offris spontanément un deuxième billet.

Je sentais que cette plaisanterie pouvait me coûter cher. J’approchais confusément d’un seuil que j’avais coutume de franchir jadis avec allégresse : celui du dénuement organisé. La règle d’or en était que puisqu’il ne me restait plus assez pour le nécessaire, mieux valait tout consacrer au superflu. Cette politique des duvets fait généralement faillite au réveil. Donc, il me sembla que je jouais aux enchères la considération du prince. Lui prenait beaucoup plus d’autorité qu’au début. Ma pitié, car j’avais un peu pitié de ce vaincu somptueux, faillit me quitter net. Nous étions, ici aussi, en train de retourner l’Histoire comme un doigt de gant. Dans cinq minutes, il allait à nouveau me brandir le spectre de la Gestapo et exiger le remboursement de cette jument que je lui avais tuée autrefois. J’étais ce vainqueur tremblant d’avoir à payer des réparations. Mais se souvenait-il seulement ?

— Vous savez où nous en sommes, n’est-ce pas ? Si j’arrive à leur faire accepter ce bijou, c’est autre chose qu’une bonne affaire pour moi, c’est un lien de plus entre Arunsberg et la France… Or, veuillez imaginer qu’en plein XXe siècle, pour une simple question de virement, je me trouve sans le sou jusqu’à après-demain. Pour discuter avec cette conférence des Beaux-Arts, il faut tout de même que je puisse me déplacer.

Les raisons qui l’avaient poussé à nous accompagner derrière Élina s’éclairèrent d’un jour singulier. Je lui allouai encore mille francs et il me confia qu’il se sentait mieux. On eût dit d’une transfusion de sang. J’étais au plus mal.

— Je vais abuser, ajouta-t-il, en désignant négligemment les théières auxquelles il s’était abreuvé depuis son retour du cimetière. Mieux vaut ne pas trop grever les maîtres d’hôtel, surtout dans les débuts.

Il apporta à me donner ce conseil éminent un tel accent de complicité que je me fusse dépouillé de bon gré en sa faveur. Il m’en fournit d’ailleurs l’occasion sur-le-champ en m’invitant à déjeuner. Dans l’empressement que je mis à refuser, je fis sauter sur le guéridon ce qui me restait d’argent. Le prince laissa s’appesantir sur les reliefs de ma fortune deux doigts en manière de presse-papiers, plissa un œil et déclara avec conviction :

— Quand vous repasserez par Arunsberg, je vous revaudrai cela, et largement.

J’aurais dû lui dire que je ne passe pas souvent par Arunsberg, que je considère même qu’il n’y a pas lieu d’en prendre l’habitude. Je suis obligé de me forcer légèrement pour en garder un souvenir parfait, qui tient pour le meilleur dans ma brève rencontre avec Albertina. Certes le pays est magnifique et, de mon temps, les Ukrainiennes qui batifolaient autour des troupeaux avaient des grâces pesantes contre lesquelles notre subtilité s’émoussait délicieusement ; mais il y avait aussi ce contremaître champêtre, cette sorte d’adjudant vacher qui nous menait au fouet, notre cœur fragile d’exilés et ma terreur des bombes et des vaches.

 

Oui, j’aurais dû lui dire tout cela ; je me dérobai. Je mesurai soudain combien j’étais demeuré un enfant menacé, malgré l’âge et le mariage. Loin de m’effrayer, cette disposition m’apparut comme l’un des privilèges les plus exquis qui m’eussent été consentis depuis que j’avais révoqué le traité de Westphalie. C’était ainsi qu’Albertina nous aimait, nous autres les étrangers ; elle nous voulait souffrants, anxieux, plus orphelins qu’elle-même, et si elle m’avait préféré, c’était probablement parce que j’étais le plus faible. D’ailleurs, elle avait cessé de me céder après que son pays eut capitulé, par un détour de pudeur qui n’excluait pas les sentiments.

Il pleuvait, le soir de mars – il y avait maintenant six ans – où j’avais gravi pour la première fois la colline d’Arunsberg. L’Autriche et l’Allemagne brûlaient derrière moi. Depuis dix jours, je fuyais sur les routes, me nourrissant de pissenlits et d’escargots, échappant indifféremment aux contrôles de la Wehrmacht, aux raids des alliés. Je fuyais quoi ? Le feu, la faim, la suspicion. L’eau qui gonflait les branchages m’avait paru douce, calme le ciel bas d’Arunsberg et hors d’atteinte son château. J’avais longé la barrière du parc, craignant qu’on ne lâchât des chiens à ma rencontre, ou des soldats. J’étais parvenu devant de longues étables, pleines de froissements chauds, devant des granges profondes pleines de craquements secs, devant un chalet bas plein de silences lourds. J’avais frappé. La femme de l’intendant Bauër, une personne pieuse, m’avait ouvert. Elle s’était tenue un instant devant moi, dans la lumière, un bras jeté en travers de sa poitrine, effrayée par ma maigreur, par mon vêtement, par mon havresac si plat, si vide, qu’il ajoutait à ma pauvreté.

— Que voulez-vous ? m’avait-elle, enfin, demandé.

— Travailler, avais-je répondu, pour ne pas dire manger.

Alors, elle m’avait adressé un bref sourire et, jetant une cape de

montagne sur ses épaules, elle m’avait conduit à la chapelle du château, où les autres étaient rassemblés.

Flanqué d’un moine bénédictin et d’une haute jeune fille brune, le prince d’Arunsberg lisait l’office du soir avec un accent terrible. Sur les bancs, jusque sous le porche, se tenait la foule bigarrée des serviteurs et des travailleurs agricoles. Les premiers, cossus, déférents, plutôt chauves, priaient pour leur patrie ; les seconds, déguenillés, lointains, échevelés, rêvaient à la leur. Et c’était loin d’être la même, tant s’en faut.

A la sortie Frau Bauër m’avait traîné devant son mari, une personne rude. Il m’avait demandé d’où je venais, où j’allais, ce que je faisais en France. J’avais répondu que j’étais agriculteur mais que j’avais un peu oublié. Il m’avait dit que ça reviendrait vite. Puis, il s’était aperçu que je n’avais plus de forces et s’était pris à réfléchir, tandis que les Ukrainiens, les Polonais, les Tchèques, les Croates, les Serbes, les heimatlos et les amnésiques faisaient cercle en chuchotant. Je suppliais le Ciel pour qu’on me gardât à Arunsberg. C’était une question de vie ou de mort. Je ne voulais pas aller plus loin, retrouver le tumulte d’une autre bataille, d’un autre exode.

Bauër m’avait encore une fois estimé à mon poids et, haussant les épaules, il m’avait envoyé coucher avec les autres dans un grenier. J’avais serré des mains, dit des mots étranges, creusé mon trou dans une botte de foin. Je n’avais pu dormir parce que les Polonais, ou les Tchèques, ou les Russes, ivres d’alcool à brûler qu’ils dérobaient aux réservoirs des tracteurs, jouaient de l’harmonica et se chamaillaient aux cartes.

A l’aube, j’avais mangé une soupe au lait.

Bauër distribuait le travail sur un terre-plein, face aux coteaux où se levait le soleil. Les ouvriers disparaissaient par petites escouades, leurs outils sur l’épaule, presque gaiement. J’étais resté le dernier, tout seul. Bauër m’avait conduit aux écuries et m’avait demandé de harnacher une jument de trait, une bête énorme et susceptible, un cheval d’Apocalypse parmi l’escadron qui piaffait au licol dans les stalles

voisines. Il m’attendait dehors. J’entendais claquer son fouet dans l’air léger. J’avais tourné autour du monstre, dont la robe gris fer, parcourue de longs frissons, ne présageait rien de bon, hésitant à choisir telle bride ou telle croupière, m’empêtrant dans les martingales, les colliers, les sellettes. Je soulevais la queue de l’animal, lui plongeais ma main dans la bouche, m’inondais de salive et de morve, me pinçais les doigts dans les mousquetons. Il me manquait toujours une petite longueur de courroie pour boucler l’ensemble et je n’arrivais pas à fixer la sous-ventrière. J’avais dû me glisser sournoisement dans un box voisin pour y dérober un supplément d’appareil. Et c’est parée comme un cheval de cirque, ahurie, entravée, hagarde, que j’avais lâché ma jument sous les yeux de l’intendant trop stupéfait pour ouvrir la bouche. Puisant dans mon désespoir je ne sais quels brins de culot, j’avais trouvé le courage de lui dire : « J’ignore comment vous les sellez ici, mais en France, nous disposons d’une méthode beaucoup plus pratique pour laquelle certains accessoires me font défaut. » Il avait consenti à m’expliquer, avait attelé la musculeuse Frieda à une carriole de fumier et m’avait prêté un vieux chapeau pour me protéger des intempéries.

Fut-ce au dixième voyage, ou au centième, ou au millième, que je fis verser la voiture ? Je ne me le rappelle plus. Le crépuscule descendait. Depuis le petit jour, j’accomplissais le va-et-vient entre une prairie en pente et une fosse à purin, j’emmêlais mes pas dans ceux de cette jument qui me marchait sur les pieds, je somnolais de fatigue. En un éclair, l’équipage se retrouva les quatre fers en l’air, moi pleurant d’être fusillé ou de perdre ma place et répondant par de vaines paroles aux hennissements douloureux de cette bête que j’étreignais. Bauër, apoplectique, était accouru au fracas. Le prince et la jeune fille brune, qui revenaient de promenade dans des habits de chasse, l’accompagnaient. Ils trépignèrent longuement autour de moi, à l’exception de la jeune fille qui ne quittait pas la plus extrême réserve. Justes dieux ! Le prince se pencha sur la jument qu’il commença à flatter et à dégrafer comme une cantatrice, tandis que Bauër marchait sur moi… Je fermai les yeux… la jeune fille fit : « Non ! »… Et Bauër me confisqua le chapeau qu’il m’avait donné.

Le lendemain, la jument, qui était pleine d’un poulain d’un mois, mourut entre mes bras, et, loin d’être chassé, je fus condamné à lui creuser une tombe derrière le bois, à mi-hauteur.

La terre était dure, semée de roches luisantes, trouée de poches d’eau. Je perdais pied parfois, quand il neigeait et qu’une glaise laiteuse remplissait ma fosse. Dans le silence et l’oubli, je n’espérais plus la fin de la guerre, mais la fin du monde. Il me fallut trois semaines pour en venir à bout. C’est pendant ces jours-là qu’Albertina vint me rejoindre et que nous nous aimâmes. Elle était bonne pour tout le monde. Mais pour moi, elle était meilleure. Lorsqu’elle arrivait, je posais ma bêche, elle étendait une couverture, et nous étions heureux. La terre était dure.

Jusqu’alors, j’aimais dans les êtres ceux qui me suggéraient un au-delà d’eux-mêmes, que je pouvais situer dans un autre temps, dans un autre lieu, dans un autre rôle. J’avais, comme ça, une collection de Vikings, d’Allobroges, de marquis de Sade, de muscadins, de Merveilleuses parmi mes amis, et mes préférences allaient à la petite fille modèle. Or, pouvait-on concevoir Albertina autrement qu’elle n’était ? Elle avait l’air d’une princesse et, de fait, c’en était une. Par là, je connus en toute simplicité la joie de posséder une femme telle qu’en elle-même. Je devais m’en remettre mal.

Le prince, son oncle, sans la tenir sous une tutelle féroce, était fort jaloux de cette enfant en qui s’épanouissait l’ultime branche des Arunsberg-Giessen. Il la présentait dans les châteaux du voisinage, où elle jouait aux échecs avec des barbons et des culs-de-jatte, et l’emmenait parfois à Francfort, où elle rencontrait des manchots et des borgnes. J’appris qu’elle n’appréciait ni l’opulence, ni l’infirmité. Pour une princesse, elle était adorablement normale.

Je lui avais révélé que je n’étais pas agriculteur de mon métier, mais plutôt quelque chose comme un étudiant. Elle m’avait répondu qu’elle s’en était doutée et ne s’était pas montrée déçue. C’était une princesse qui n’avait pas la folie des bergers.

Je lui demandais parfois si elle comptait devenir reine un jour et elle disait : « Peut-être, quand la guerre sera finie. » Je ne répondais jamais autrement du temps qu’on m’interrogeait sur mes études.

En bref, ce que je n’avais jamais connu, la liberté des corps et la liberté des cœurs, l’équilibre de renaître à deux pour une matinée, la joie savoureuse de la précarité, Albertina, qui était ma maîtresse et ma compagne, l’entretint autour de moi jusqu’à l’arrivée des premières Jeep. Ce soir-là, comme je jetais une dernière pelletée de limon sur la tombe du cheval, il me sembla que j’enterrais ma vie de garçon.

Les officiers américains donnèrent séance tenante une grande surprise-partie au château. Ils gavèrent le prince de chocolat fourré au gingembre, comblèrent Albertina d’oranges et de parfums, s’offrirent à eux-mêmes de nombreuses bouteilles de whisky et nous firent tenir quelques paquets de cigarettes dans les granges où nous attendions en agitant de petits drapeaux. Vers les aurores, à l’heure où le soleil rallumait les vitres, un capitaine nous rassembla et s’enquit de nos connaissances en anglais. Bien que je n’aimasse pas me mettre en avant, je me présentai à lui. Sous le regard des autres, du prince, de Bauër, d’Albertina, il me conduisit jusqu’aux écuries et là, glissant un dollar dans ma poche :

— Garçon, me dit-il, après quelques verres, rien ne vaut un parcours de jumping. Soyez donc assez obligeant pour me seller un cheval.

Allemands en France, Français en Allemagne, Anglais en Belgique, Italiens en Autriche, Américains en Italie… combien étions-nous aujourd’hui, à travers le monde, de jeunes adultes dont la vie de garçon dormait en terre étrangère, comme pour plus de sûreté ? Je ronronnais, les yeux au plafond, dans ce hall d’hôtel, au cœur de Paris. Le prince d’Arunsberg, qui s’était absenté un moment, afin de louer une place pour les Folies-Bergères, revint de chez le portier avec un coupon et ce qui lui restait de mon argent.

—  Monseigneur, lui dis-je, en me levant, je suis impardonnable, je ne vous ai pas encore demandé des nouvelles de la princesse Albertina.

—  Albertina, fit-il, mais elle arrive après-demain avec le diadème.

 

 

CHAPITRE VI

 

—  Trois sans-atout, annonça le général.

La consternation, qui s’était cantonnée jusque-là autour de la table de bridge, envahit le salon de la vicomtesse d’Anreymond. Les conversations baissèrent. On entendit cliqueter les cartons.

—  Vous êtes intrépide, dit l’ingénieur Bauchard, qui était son partenaire.

—  L’ardeur sacrée des néophytes, tonna gaiement le général. Mais rassurez-vous, j’ai ce qu’il faut.

Le vicomte, qui faisait équipe avec le bossu, haussa les sourcils et le second dit sèchement :

—  Je vous en prie.

—Pardon, pardon, chantonna le général, au comble de la jubilation. pénétré dans ces lieux avec l’abbé Vincenot. On ne devient pas vite r dans la bonne société. Trop petit pour jouer avec les grands, trop | pour me blottir contre les jupes des dames, il n’y avait d’autre pour mon âge ingrat que ce tabouret de piano où je berçais une r de vieux page sans emploi.

La maîtresse de maison commandait de son divan amiral à une flottille de fauteuils disposés selon les canons d’une hiérarchie étudiée. Elle avait pris l’aveugle à côté d’elle et lui caressait par moments le poignet, à moitié par pitié, à moitié pour revendiquer le bénéfice exclusif de l’attraction supplémentaire qu’elle offrait ce jour-là à ses invités. Elle aurait voulu qu’elle prononçât des mots d’aveugle, se libérât devant les autres d’un message nocturne, ou, à défaut, recouvrât la vue, tout soudain, là, chez elle. Mais la jeune fille, profitant d’un instant où le colloque se fragmentait, n’avait répondu à cette sollicitude qui la bouleversait qu’en murmurant à son oreille : « Oh ! madame, vous êtes une bonne maman pour moi. » La vicomtesse qui se massait elle-même pour ne pas paraître les quarante-trois ans qu’elle avait, les trente-sept qu’elle avouait, l’avait coupée assez sèchement. Assez de mots d’aveugle pour aujourd’hui.

 

Les Bauchard formaient un couple de pigeons heureux et confortables, dans une époque où les ingénieurs, nouveaux abbés de cour, venaient mettre l’au-delà en équation dans la ruelle des précieuses. On pouvait voir ces techniciens s’accouder à la cheminée pour rapporter avec gourmandise la formule de l’explosif à la mode, comme ils eussent fait de quelque épigramme. Et ces formules effectivement couraient la ville et le monde, où les gens les saluaient d’un sourire tremblant. Bauchard n’abusait pas de son accointance avec les divinités. La vicomtesse l’avait plusieurs fois convoqué à titre amical pour examiner le brûleur du général et en envisager les conditions d’exploitation. Elle nous avait rassemblés en ce début d’avril pour prendre une décision définitive et, comme elle répugnait à faire les choses à demi, elle nous avait adjoint d’anciennes amies de pension qui jacassaient, un auditeur au conseil d’État qui écoutait et un dandy fourbu, dont les mœurs et l’érudition l’avaient, en leur temps, divertie. Il abondait en anecdotes légères et en citations latines, mettant ainsi quelques feuilles roses dans l’encyclopédie vivante que la vicomtesse aimait à réunir autour d’elle.

La veuve s’était récusée par un mot incompréhensible qu’elle était descendue en chaussons glisser sous la porte du troisième ; Sophie, non plus, n’avait pas voulu venir, moins par sauvagerie naturelle que par une sorte de lassitude touchante qui semblait s’être emparée d’elle avec le printemps. Elle s’était remise à faire le ménage sans plaisir, sans fantaisie. Nos amis étaient partis dans leurs provinces pour les vacances de Pâques, et elle disait : « Je veux partir. » Mais si nous sortions, elle m’accusait de lui offrir une ville déserte et elle disait : « Je veux rentrer. » Je la sentais vulnérable.

Depuis trois semaines, je regardais le téléphone. J’avais même payé comptant, au prix de lourds sacrifices, la note qu’on nous avait présentée, de crainte qu’on ne nous le coupât. Mais le prince, qui avait dû toucher son mandat, son diadème et sa nièce, ne nous donnait plus signe de vie. Peut-être était-il retourné à Arunsberg ? Peut-être avais-je frôlé, sans le reconnaître, mon passé dans la rue, entre la place Vendôme et le faubourg Saint-Honoré, où j’allais rôder en proie aux tourments délicieux de la mémoire. Je n’avais qu’un pas à faire pour renouer mon fil, du moins le croyais-je. Je préférais m’en remettre aux mises en scène du hasard. Il ne me gênait plus qu’Albertina me crût mort du typhus, mais il ne m’appartenait pas de trop me vanter d’être vivant. Je voulais lui abandonner le privilège de le découvrir elle-même, dans l’espoir qu’elle accorderait à ma confusion un pardon qu’elle aurait refusé à ma désinvolture.

— -Petit chlem ! dit le général. Mon cher Bauchard, marquez-nous donc 300. Messieurs, excusez-moi encore.

Mme d’Anreymond se dressa sur ses coussins et jeta un œil vers la cloison vitrée derrière laquelle se trouvaient les joueurs.

— Il est étonnant, fit-elle, voilà seulement la cinquième fois qu’il bridge, à ce qu’il prétend.

— Ce doit être bien agréable d’avoir des partenaires dans la maison, dit l’auditeur au conseil d’État, qui se morfondait dans un hôtel particulier du côté de Boulogne, j’en suis réduit à faire des réussites.

— Mais, nous ne le recevons que depuis le mois dernier, s’exclama-t-elle. Ça s’est déclenché tout d’un coup. Les portes se sont ouvertes. Nous nous sommes mis à vivre comme des commères sur nos seuils.

— Moi, je ne suis pas avancée pour autant, dit l’aveugle. Ils sont maintenant çà et là, mes voisins, mes prochains, mais je n’ai pas le droit de les toucher, n’est-ce pas ? Je ne connais que leurs essences. Et chacun des détails que vous m’en révélez m’en éloigne davantage. Je pensais bien que le général avait un crâne, mais je ne puis imaginer un crâne rose ; que le jeune… je veux dire que M. Perrin ouvrait les yeux, mais je ne saurai jamais ce que sont des yeux verts ; que le boss… je veux dire que M. Rodel portait un pantalon, mais qui m’apprendra les pantalons clairs ? Le rose, le vert, le clair me renvoient à ma nuit. Mes statues, ou mes jouets, s’estompent et se défont. Est-ce M. Perrin qui a dit : « Pardon ? » Est-ce le général qui rêve près du piano ? Est-ce M. Rodel qui froisse sa pochette ? Est-ce bien vous, madame, qui caressez mes doigts ? Faut-il demander pardon lorsqu’on a les yeux verts ? A-t-on le droit de rêver quand on est générai ? Doit-on agiter des dentelles lorsqu’on est bossu ?… Et peut-on s’intéresser à une pauvre fille quand on a la peau aussi douce que la vôtre ?

— Ma chère, dit Mme d’Anreymond, si le mage était là, il vous remontrerait toutes les grâces de votre état, qui vous prédestine à vivre dans le monde des substances, en négligeant les accidents.

— Ainsi, dit le vieux dandy, sur le seul témoignage de la vue, à supposer qu’elle vous fût rendue, vous pourriez me croire brun. Eh bien, c’est faux : j’étais encore blond, hier soir, chez les Oustacheff et je suis par nature un rouquin, d’un roux chaud je l’avoue, mais enfin d’un roux î…

— Non ! s’écria l’assistance, car c’était la première fois qu’il s’abandonnait à une confidence de cette importance et on lui sut gré aussitôt d’en avoir consenti le sacrifice pour consoler une infirme, comme s’il eût payé de sa personne à un gala de charité.

— C’est comme ça, reprit le dandy, qui avait en réalité les cheveux gris tirant sur le jaune. Alors, mon petit chou, ne regrettez pas l’univers des apparences. Nos sens nous abusent plus qu’ils ne nous réjouissent. Ils nous envoient grossir, selon le mot d’Horace, le troupeau des pourceaux d’Épicure, Epuciri degregeporcos ; et c’est pourquoi j’agite de temps à autre mon mouchoir.

— Parlez pour vous, dit la vicomtesse, moi je ne rougis pas de mes sens, encore que je n’en aie plus guère l’emploi… depuis que la vie contemplative m’absorbe davantage, ajouta-t-elle.

L’aveugle n’avait pas fait entrer le vicomte dans ses litanies et elle lui en eut de la reconnaissance, car il était blafard, indigent et morne. Finalement, cette petite s’était très bien conduite, sa tirade méritait un autre public, on la réinviterait.

A ce moment, le téléphone sonna et l’on mesura la quiétude qui s’était installée peu à peu dans le salon aux regards de bêtes traquées que les invités échangèrent. L’aveugle, elle-même, sursauta et tourna son visage du côté d’où venait le bruit. Chacun voulut espérer que l’appel ne nous concernait pas, mais M. d’Anreymond, serrant son jeu contre son gilet, ouvrit une porte dans mon dos, me héla galamment et dit : « C’est pour vous. »

L’appareil était branché dans un petit bureau sur la cour, d’où l’on apercevait, au ras des toits, le phare tournant de la tour Eiffel, quelques étoiles rouges et de molles vapeurs mauves. Je pris le récepteur posé sur un fatras de polices d’assurances et de romans policiers.

— Allô, Sébastien !… C’est Sophie… Dis donc, remonte vite. Il est là.

— Qui ? demandai-je. Mais je le savais déjà.

— Le prince. Il veut te voir. Je présume qu’il a dépensé toute sa galette. Tu me jures que tu ne vas pas lui donner un sou ?

— Il peut t’entendre ?

— Non. Il regarde les tableaux dans la grande pièce. Il n’est pas seul : il est avec une fille.

— Comment est-elle ?

— Un grand cheval pas trop mal. Mais dépêche-toi.

— Qu’est-ce qu’ils disent ?

— Ils parlent en allemand, et tu sais bien que je ne le comprends que dans mes rêves.

— Tâche de rêver un peu.

— … Euh ! Ils disent que le Rubens est faux. Sur quoi, elle raccrocha.

Le cœur glacé, je regagnai le salon pour prendre congé. C’est à peine

si j’entendis, à quelques grognements, que le général venait de remporter une nouvelle victoire. On s’empara de ma pâleur.

— Il ne s’agit pas de quelque chose de grave ? demanda la vicomtesse, avec cette spontanéité où s’épanouissait par intermittence une âme plus onctueuse qu’il ne paraissait.

— Non, mais je dois remonter. Une visite importante…

— Et le thé, dit-elle. Et notre abbé dont nous n’avons pas parlé. Quand nous l’amenez-vous ?

— Le plus tôt possible.

— Et votre prince, y aurai-je droit ?

— C’est justement lui qui m’attend, lâchai-je imprudemment pour forcer le passage.

— Mais, redescendez avec lui. Oh ! je le veux tout de suite.

— Hélas ! madame, il doit m’entretenir de questions qui côtoient les affaires d’État.

— Qui l’eût cru ! dit-elle, en me considérant de la tête aux pieds… Et puis, dans le fond, vous avez raison. Aujourd’hui, je ne suis pas présentable. A part Margençay et Colignon, je ne dispose pas d’assez de troupes, ni de biscuits pour affronter un tel adversaire.

Lorsque son interlocuteur s’élevait au-dessus d’une certaine condition, Mme d’Anreymond acceptait de reconsidérer la conversation comme un art de guerre et empruntait ses machinations aux tactiques du duel.

— Eh bien, ajouta-t-elle, tâchez de nous revenir vite et amenez qui vous voudrez.

Soixante-dix marches me séparaient d’Albertina. Sonnerais-je à ma propre porte pour lui donner l’éveil, pour lui faire pressentir que quelque chose allait se produire, pour lui signifier d’emblée que je n’avais pas déserté le parti de l’intruse, de la passante ? Ou bien prendrais-je la clef sous le tapis, comme un propriétaire, pour affirmer sans équivoque mon autorité sur les êtres, le confort auquel j’avais accédé, et qu’il était doux d’accomplir ce geste tous les soirs de la vie ?… Sans m’en apercevoir, j’étais en train de carillonner furieusement.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? me demanda Sophie. Je te sens vraiment un autre homme depuis quelque temps.

— Un autre homme, c’est ça, un autre homme, dis-je, en l’écartant.

— Es-tu bien peigné, au moins, es-tu propre ? Essaie de faire honneur à papa et ne demande pas où est la femme de chambre, c’est son jour de congé.

Elle se tenait légèrement penchée dans l’ombre qui dessinait des bretelles d’écolière sur sa blouse. Je lui souris, je lui serrai furtivement le bras. Ce fut notre dernière minute de complicité.

Albertina n’était pas tournée vers la fenêtre, ou vers la commode de Boulle, ou vers la pendule de Delft, elle était tournée vers moi ; elle me reconnut avant que je fusse entièrement là, et elle dit : « Tiens ! un revenant. » Pourquoi ne baise-t-on pas les doigts des jeunes filles ? J’avais un aide-mémoire sur les lèvres, un passe-partout, un post-scriptum. Tout ce qui permet de retrouver ou de rouvrir, de prolonger, je l’eusse mis dans un baiser. Au lieu de quoi, nous nous serrâmes la main plutôt sèchement.

Elle se rassit à côté de Sophie dans l’intention, où je vis plus de gaucherie que de défi, de m’indiquer que le temps avait parachevé l’œuvre du typhus et qu’elle prenait ma femme sous sa protection, fût-ce contre nous-mêmes. Je suis sûr qu’en cet instant elle eût souhaité en faire sa meilleure amie.

— La première fois que j’ai vu votre mari, il avait un chapeau très drôle sur la tête. Il était maigre à mourir et il essayait de porter une jument. Il faisait vraiment pitié.

— Je sais tout cela, dit Sophie. C’est fini depuis longtemps.

— Ah ! vous savez tout, fit Albertina.

Comment pouvais-je lui faire comprendre que Sophie ne savait rien du tout et que tout continuait et que j’étais prêt à maigrir, à ramasser des chevaux à la pelle et à porter tous les galurins qu’on voudrait.

— Monsieur Perrin, disait justement le prince, vous qui bénéficiez d’une situation assise dans ce pays, vous qui nourrissez, dans l’enseignement, le propos de former les élites françaises… si… si… votre beau-père m’a dit… je vous le demande : pourquoi est-il si difficile de visiter le château de Versailles à la tombée de la nuit ? Pourquoi dans les hautes sphères où j’ai évolué depuis mon arrivée semble-t-on prendre plaisir à me compliquer la tâche ? Pourquoi le nom d’Arunsberg n’ouvre-t-il plus les portes ? Hein ! Qu’est-ce que vous pouvez faire à cela ?

Mon Dieu, je ne pouvais qu’introduire un Arunsberg dans mon Histoire de France, lui offrir le royaume de Lorraine au détriment de Stanislas Leczinsky, le beau-père de Louis XV. Oui, mais voilà, est-ce qu’il nous la rendrait ?

— La petite Albertina ne peut même plus entrer chez les bijoutiers. Nous avons épuisé notre provision. Il va falloir que je fasse un voyage à Francfort.

Je ne laisserais pas Albertina manquer de bijoux. C’était décidé. La Lorraine irait, dès le lendemain, à la famille d’Arunsberg.

— C’est tout ce que je puis faire pour l’instant, murmurai-je, par distraction.

— Plaît-il ? fit le prince. Je ne vous ai rien demandé, du moins pas encore. Car il y a cela aussi : j’aimerais assez que vous vous occupiez d’Albertina pendant mon absence et que vous m’avanciez un peu d’argent pour que je ne la laisse pas trop démunie. M. de Novilis m’a dit que je pouvais m’adresser à vous comme à lui-même.

— Combien ? demandai-je à voix basse. Car là, j’étais sûr qu’il ne me rendrait rien.

Il lança un nombre qui s’élevait à peu près à mes émoluments d’un trimestre, lesquels correspondaient à leur tour à nos propres dettes. Cette arithmétique me vieillit brusquement de six mois. J’entrevis un désert de pauvreté qui s’étirait jusqu’en octobre.

— Je ne suis pas encore parti, ajouta le prince. Je peux attendre un petit peu.

Cependant, Albertina disait à Sophie :

— Vous devez me juger d’une manière déplorable.

— Moi, dit Sophie. Pourquoi ?

— Il vous a raconté son séjour à Arunsberg ?

— Il ne faut pas le pousser beaucoup ; il le raconte à tout le monde. Au début, c’était assez comique, maintenant, je trouve que cela a assez duré.

— Madame, je vous demande pardon, ma présence doit vous sembler un défi à l’honnêteté. J’avais besoin de certitude, comprenez-vous, et puis Perrin, c’est un nom comme Schmidt.

— Pas tout à fait, dit Sophie.

— En tous les cas, je le connaissais surtout sous le nom de Sébastian.

— C’est plus joli. Mais je ne saisis toujours pas ce qui vous trouble.

— Tous ces souvenirs.

— Écoutez, j’ai moi-même des cousins allemands ; je vous promets que… enfin, évidemment, ça fait quelque chose pour le moment, mais nous étions des enfants à l’époque.

— Vous êtes généreuse, dit Albertina.

— Oh ! fit Sophie, ça m’étonnerait bien. La vérité est qu’il ne faut rien s’exagérer, il n’a pas tellement souffert.

— Je ne lui en demandais pas tant, dit Albertina. Mais, de là à se faire passer pour mort…

— Il se faisait passer pour mort, s’esclaffa Sophie. Quel paresseux ! Figurez-vous qu’ici, de temps en temps, il simule la maladie pour rester dans son lit.

L’une parlant des épreuves du cœur, l’autre des aventures du corps, le malentendu risquait de se prolonger indéfiniment. Je branchai Sophie sur le prince. Il lui expliqua que le diadème ne pouvait franchir la frontière chaque semaine et qu’il lui fallait abandonner Albertina à Paris pour monter la garde. De mon côté, j’entrepris cette dernière avec des phrases à tiroirs où je lui laissai à peine le temps de fouiller. En sorte que mon image présente commença à se brouiller devant ses yeux et qu’elle dut faire appel aux rayons d’un soleil ancien pour l’éclairer.

— Nous devons nous voir, nous confronter. Nous n’avons pas le droit de nous dérober, lui dis-je. Nous exigeons de savoir ce que la trentaine a fait de nos vingt ans.

— Mais comment sera-ce possible ? dit-elle, si je suis invitée ici, si je partage quelques-uns de vos repas, quelques-unes de vos heures, si j’entre dans votre vie nouvelle. Ne dois-je pas me tenir en dehors ?

— Oui, surtout en dehors, c’est à moi de vous rejoindre.

Le prince et Sophie venaient de tomber d’accord : Albertina déjeunerait chez nous et dînerait le soir, au Ritz, d’un simple yaourt.

— Je dois m’en aller, dit le prince. Nous sortons tout à l’heure et nous n’aurons que le temps de nous changer.

Sophie se glissa jusqu’à moi et me souffla : « Je descends avec eux. Les boutiques vont être fermées. As-tu de l’argent ? Je ne peux pas les accompagner en portant des bouteilles vides. » Aucune jalousie ne l’effleurait. Je savais que dans ces moments-là, elle obéissait surtout au désir de ne pas paraître une épouse confinée.

— A très bientôt, dit le prince, en insistant cavalièrement. Je vous confie ma petite Albertina.

Je restai seul sur le palier. J’entendis leurs pas rebondir, se lier, se chevaucher. Je me penchai par-dessus la rampe. Je vis se fondre dans un tourbillon lent le chapeau du prince, les cheveux bruns d’Albertina, les cheveux blonds de Sophie… le chapeau du prince… les cheveux bruns de Sophie… les cheveux blonds d’Albertina… les cheveux blonds… les cheveux bruns…

La porte s’ouvrit au troisième. Je me reculai d’un mètre, comme si l’on m’eût surpris en flagrant délit d’indiscrétion. Plusieurs personnes se tinrent un moment dans l’expectative, puis une voix de femme dit : « Ils sont partis. »

— Vous l’avez vu, fit carrément la vicomtesse, celui qui marchait en tête, c’est un prince allemand.

— Et les charmantes créatures qui l’escortaient, demanda Colignon le dandy, les dames de sa suite sans doute ?

— L’une doit être sa fille, il faudra que je cherche dans le Justus Perthès, l’autre est la femme de notre ami Perrin.

— Quelle belle maison ! dit l’aveugle, et comme elle sent bon. Je vous en prie, décrivez-moi le prince. Est-il intrépide ? Fervent ? Dévoué ?

— Il est grand, gros, rouge.

— Nous ne parlons pas le même langage, dit-elle ; Je n’entends pas les couleurs, ni les dimensions, à peine les formes.

Elle posa le pied sur une marche, s’appuya un peu plus lourdement au bras de son hôtesse.

— Ces femmes, demanda-t-elle encore, étaient-elles jolies et bien habillées ? L’une l’emportait-elle sur l’autre ? Semblaient-elles heureuses ?

— Elles semblaient jeunes, dit la vicomtesse.

— Je vois, dit l’aveugle. Ensuite ?

— L’une était coiffée comme le bruit de la mer, l’autre comme le chant de l’alouette dans les blés. L’une portait un manteau de fourrure généreux, un corsage téméraire, des souliers entreprenants ; l’autre un imperméable résigné, une jupe rêveuse, des chaussures pleines de bon sens.

— Et moralement ?

Foudroyé sur place, je quêtais un signe, une sentence, un ordre.

— Moralement, reprit la vicomtesse, beaucoup plus bas dans les étages, moralement, l’une allait à l’Opéra, l’autre chez Félix Potin.

— -Et moi, fit l’aveugle, comment suis-je ?…

— Oh ! vous…

Une porte claqua.

 

L’argent que je devais remettre au prince me tracassa dans les deux jours qui suivirent, puis ce tracas tourna à l’angoisse. Je ne pouvais demander conseil à Sophie. Elle n’eût pas toléré que je me fusse laissé entraîner à de nouvelles somptuosités au-dessus de nos moyens. Telle était ma crainte de voir Albertina repartir avec le prince que je me mis à chercher ce second métier, que mon beau-père m’adjurait de prendre depuis longtemps pour occuper les loisirs inconsidérés dont je disposais entre mes heures de cours. Je finis par trouver une place de grouillot dans une revue de beauté intitulée : Votre poitrine. Elle était rédigée par des polytechniciens et des agrégés de l’Université, dont j’étais chargé de ramasser la copie. Après une matinée euphorique, où je sillonnai Paris à bicyclette, on me refusa l’avance de salaire que je sollicitais et je dus chercher ailleurs. Le prince s’en allait le surlendemain. J’avais songé à taper Savarin pour détruire du même coup le légende de mon opulence, mais nous avions eu, peu de temps auparavant, une altercation vive à propos de Jean-Jacques Rousseau. Il s’était étonné de ce que mes élèves, qui étaient aussi les siens pour la morale et le civisme, ignorassent le mouvement des idées au XVIIIe siècle : « A les entendre, on dirait que la Liberté, l’Égalité, la Fraternité, sont des denrées diverses et que l’enseigne s’en est épanouie sur certains bâtiments comme Beurre-Œufs-Fromages au fronton des crémeries. Enfin, par quels chemins comptez-vous les conduire à l’apothéose des droits de l’homme, sinon par les avenues sublimes de l’Encyclopédie ? » J’aurais pu lui répondre que cela ne le regardait pas, que chacun était libre de faire la Révolution comme il l’entendait et qu’au demeurant, je n’envisageais pas la nécessité d’un bouleversement dans la France de 1780. Depuis la fin de la guerre de Cent un Ans, jamais le pays n’avait connu une ère de prospérité aussi considérable. Et sans doute n’en connaîtrait-il jamais plus. Le royaume s’étendait de Gibraltar aux Carpates, le roi distribuait des électorals et des grands-duchés comme des Légions d’honneur, les Kirghiz lisaient Fénelon en sanglotant. C’est à peine si, d’une année sur l’autre, un conquérant mongol, ou hongrois, ou japonais, doué d’une puissance mystérieuse et d’une cruauté raffinée, rompait l’engourdissement où s’endormaient les armes. On lui dépêchait d’urgence un superbe héros occidental, à mine de superman en jabot, dont les exploits faisaient rêver les enfants et pâmer les mères. L’Histoire se réduisait alors aux aventures de Tarzan contre Fu-Man-Chu ; le reste du temps, nous le passions à jouer nos colonies au poker avec les Anglais et on se serait cru dans un roman de Somerset Maugham. A l’intérieur, Louis XV, qui contrairement à son grand-père, avait des ministres de quatre-vingt-dix ans et des maîtresses de dix-huit, venait d’instituer la retraite des vieux travailleurs pour les premiers, l’aide aux mères et les allocations familiales pour les secondes. Que demandait le peuple ? Savarin s’impatientait visiblement. Je lui avais répondu à dessein : « Par quel chemin ? Par « l’économique », bien sûr, « l’économique » seul. » Le mot magique l’avait cloué. Il l’avait laissé frémir et retentir jusqu’en ses fibres les plus profondes, puis, agitant ses mains comme des marionnettes, il avait dit : « Ça ne vous ressemble guère, mais c’est bien, c’est très bien. » On n’est pas plus aimable.

Il valait mieux écarter Savarin de mes affaires et ne pas le mêler à mon « économique » à moi. La situation était compromise. Je n’avais plus le temps de recourir à des voies ordinaires pour assurer mon gagne-prince. Jamais je n’avais autant regretté de n’avoir pas pris rang dans ces circuits fructueux, où la fortune courait sous les tables comme au jeu du furet. Dès leur âge le plus tendre, des garçons de ma génération y avaient excellé. Mais ils avaient les mains si occupées que nous n’avions plus le goût de nous étreindre. De quelque côté que je me tournasse, je ne connaissais que des pauvres.

Je songeai à négocier le Rubens, puisqu’il était faux, à l’engager tout au moins. C’était une pensée folle qui me permit d’évaluer mon désarroi. J’appris ainsi que je n’hésiterais pas à mettre la maison à sac si l’on me séparait à nouveau d’Albertina. La révélation m’en fit rougir.

Le désordre procède souvent par logique. Fuyant Sophie, dont la tranquillité humble insultait à ma fièvre, je retardais le moment de rentrer chez moi. J’allais à Saint-Germain-des-Prés, ou sur les boulevards. Je ramassais les épingles sur le trottoir dans l’espoir qu’un banquier en Cadillac ferait mon avenir sur-le-champ, ou qu’une Américaine éternelle m’offrirait une cigarette et l’étui avec, en diamants. Je me donnais l’air tantôt probe, tantôt vicieux, toujours triste. Je rêvais de vendre mes livres, ma seule richesse. La bonne aventure avait des couleurs d’incendie. C’est derrière la vitrine d’un libraire que j’aperçus l’abbé Vincenot.

Pouvait-on dire une « librairie », et pouvait-on dire l’« abbé » ? Le local, tendu d’acajou, ménageait des recoins faiblement éclairés où des individus lisaient par petites tables, en sirotant des boissons que leur versait le bibliothécaire. Dans un angle, sous des étagères croulant de livres, M. Vincenot, barman des âmes, combinait les brochures et les prospectus. Il avait troqué sa soutane pour un blouson à carreaux écossais et s’était taillé les cheveux en brosse. Une lueur d’intelligence s’alluma quand je m’accoudai à son comptoir. Nous enchaînâmes sans effort. Il nous prépara deux Martini et parut réfléchir.

— Quel livre vais-je vous servir ?

— Rien du tout. J’ai assez lu comme ça.

— La consommation est obligatoire, fit-il fermement, en glissant sous mon coude une « Cosmogonie shintoïste ». Puis, sans que je l’en eusse prié, il m’expliqua, qu’en accord avec ses supérieurs, il faisait une manière de stage dans le siècle, qui correspondait à certaines de ses inquiétudes.

— Je dirais bien une retraite, si je n’avais précisément le sentiment d’être à l’avant-garde.

Il s’interrompait de temps en temps pour s’entretenir sur le mode grave avec des garçons, consumés de métaphysique et d’inanition, qui l’appelaient Edmond.

Il me revint que la veuve souhaitait le voir, mais je présumai qu’elle n’en tirerait pas grand-chose sous ses nouveaux habits. Je me trompai.

Il protesta que tout ce qui concernait cette maison le passionnait. Je lui suggérai de téléphoner d’abord à cette dame, du nom de Cornavin, comme nous l’apprîmes dans l’annuaire par déduction. Il voulut le faire dans l’instant et je constatai avec soulagement qu’il avait conservé sa voix « en soutane ».

— Elle nous demande de venir pour l’apéritif, souffla-t-il. Je finis mon service à six heures et demie. Sept heures, ça vous va ? J’ai ma bécane, je vous prendrai sur mon porte-bagages.

Un peu plus tard, tandis que nous longions le mur d’un couvent d’où s’élevait l’angélus, l’abbé Vincenot me dit : « Voyez-vous, c’est à cette heure-ci que ça m’est le plus pénible. Dans la journée le commerce admirable des personnes m’occupe. Mais à la tombée du soir je me sens désœuvré de Dieu. » Il ajouta sombrement : « Il faudrait que je trouve un emploi dans une cave ou dans une boîte de nuit. »

La concierge, intriguée par ce grand gaillard à l’allure sportive, à la toison blanche et drue, nous interpella :

— Où allez-vous ?

— Mme Cornavin.

— Au quatrième, fit-elle, puis elle feignit de me découvrir et dit : Ah ! pardon.

Je rappelai à M. Vincenot l’invitation de la vicomtesse. Il n’en parut pas agacé, au contraire, et promit d’aller la voir en descendant, car il avait gardé de l’état ecclésiastique le privilège d’une certaine innocence qui l’autorisait à sonner au moment des repas. Il me dit qu’il se sentait très proche de cette femme et que, sans déterminer à proprement parler son retour au monde civil pressenti depuis plusieurs mois, sa visite chez les d’Anreymond lui avait facilité le passage. « Ces gens ont su élargir leur conscience intérieure, dit-il. Ils sont animés d’une soif de synthèse où l’on retrouve la vivacité d’élan des brahmanes, des parsis et des premiers chrétiens. » Je compris qu’il était par-dessus le marché vaguement jaloux du mage Aristos et je m’affligeai de le voir filer un aussi mauvais coton.

Je ne fus pas le seul. Après nous avoir fait attendre quelques minutes, Mme veuve Cornavin, coiffée d’un turban d’intérieur en lamé dans les teintes chaudron, ne chercha pas à réprimer un cri de stupéfaction.

— Voilà M. le curé qui est passé prêtre-ouvrier !

De fait, l’abbé avait dépouillé une préciosité assez tranchante au profit d’une virilité plutôt brouillonne. Il avait gagné en carrure et en fébrilité ce qu’il avait perdu en certitude et en noblesse. Son rêve eût été de mener paître des chantiers de jeunesse sur les tapis de la vicomtesse d’Anreymond.

La veuve se multiplia, chassa quelques poussières qui séjournaient encore sur deux chaises de cuir, nous les offrit, avança un fauteuil à oreilles devant la tablette d’un petit secrétaire, s’assit, déboucha une

carafe de malaga ambré, dosa trois verres appartenant à un service de six, et dit : « Ouf ! » Chacun de ses mouvements, la moindre de ses attitudes, semblaient remettre une machine en marche. Ses grâces se firent moins hagardes. Un charme désuet tempéra la vulgarité majestueuse de ses traits.

— Mon mari est mort en 1929, nous dit-elle. C’était Cornavin le minotier. Je l’avais connu quand il était étudiant à Lyon. J’étais bien loin d’être une dame. Je n’ai pas toujours porté des chapeaux. Je ne suis jamais beaucoup sortie. Maurice venait nous voir une fois par semaine, le mercredi, parce qu’il n’avait pas de cours le lendemain. Il était beau. Il payait à boire à tout le monde. Les autres prétendaient qu’il était amoureux de moi…

Ici, elle minauda, flamba l’espace d’un éclair au madrigal retrouvé.

— Je ne voulais pas les entendre. Mais il ne s’est plus contenté de venir le mercredi. On l’a vu le mardi, puis le samedi, puis le dimanche soir. Nous l’appelions Cornavin-le-Terrible. J’étais un peu inquiète pour ses études et sa santé. Heureusement, Maurice fut bientôt appelé à prendre la succession de son père et quitta Lyon pour Meaux, d’où il transporta une partie de ses bureaux à Paris. Il s’arrangea pour m’y faire muter.

— Muter ? fit l’abbé que ce récit ennuyait.

— Muter, oui, dit la veuve, près de la Trinité. Vous voyez que je ne vous cache rien. J’aperçus la Seine qui ne ressemble pas au Rhône, mais mon image sur un fond de laque orientale, dans les glaces de la chambre où je passais mes journées, n’avait pas changé et j’eus l’impression de n’avoir pas voyagé. Les chambres sont toutes pareilles, monsieur l’abbé. Vous ne pouvez pas savoir ! Maurice perdit sa femme à la guerre, car il s’était marié entre-temps, et, en 19, il me proposa de m’épouser. Je sais me tenir. Je refusai pendant cinq ans…

— Abrégeons, chère madame, dit l’abbé Vincenot, qui trouvait que cette biographie manquait de garçons fraîchement tondus, de méditations en profondeur et d’air pur.

Donc, un matin qu’elle se sentait vierge, Geneviève était devenue Mme Cornavin. Elle avait quitté en jupe courte la rue de Provence, où elle était arrivée douze ans plus tôt en jupe longue, et avait contracté le passion des chapeaux, où elle assouvissait une revanche inconsciente de demoiselle trop longtemps en cheveux. Paresseuse, elle ne sortait guère que pour acheter des tissus, des pailles, des cerises artificielles, des oiseaux minéralisés, et pour aller à l’église où elle avait son banc d’essai.

— C’est là que je voulais en venir, monsieur l’abbé. Je n’ai pour ainsi dire jamais mis le nez dehors. J’ai vieilli cloîtrée et solitaire. Les églises, et ce n’est pas un péché, car j’y avais aussi le souci de mon salut, m’étaient comme des maisons de couture : Poiret à la Madeleine, Lanvin à Saint-Philippe-du-Roule, Patou à Saint-Honoré-d’Eylau, Chanel à Saint-Pierre-de-Chaillot, Antoine et Cléopâtre à Saint-François-Xavier, Claude et Nelly à Notre-Dame-de-Courcelles… J’allais partout. Je vis toutes les collections. Je devins très pieuse.

— Allez à la messe et vous croirez, déclara l’abbé. C’est Pascal qui l’a dit.

— Maurice, en mourant, me laissa un peu plus de cent mille francs de rente. C’était coquet à l’époque. C’était trop pour mes besoins modestes. Je ne connaissais pas la valeur de l’argent, ayant toujours été, sauf votre respect, défrayée de tout par les messieurs. Je voulus, à mon tour, lui faire un cadeau. Qu’est-ce qu’on peut offrir à un mort ? Je cherchai quelque chose qui dure…

— Qui lui fasse l’éternité, suggérai-je, en soupirant à l’intention de l’abbé Vincenot impassible.

— Tout juste, reprit la veuve, et c’est pourquoi je convertis en messes le tiers de mon capital. Entre les diverses paroisses où j’avais fréquenté et les congrégations africaines, j’en eus bientôt trouvé l’emploi.

Elle prit dans un tiroir une grande enveloppe, en sortit des papiers.

— Ici, dit-elle, je n’ai que la liste des cérémonies métropolitaines ; aux Missions, j’ai versé une somme forfaitaire. Voyons… Saint-Pierre-du-Gros-Caillou : messe avec libéra pour le repos de Maurice Cornavin, chaque mercredi jusqu’en l’an 2929… Saint-Thomas-d’Aquin, Sainte-Clothilde, Saint-François-de-Sales… Messes de bout-de-l’an chantées, avec diacre et sous-diacre…

— Tout cela m’a l’air d’un excellent placement, coupa l’abbé. La messe ne se déprécie pas, si j’ose dire, ou plutôt ses vertus efficaces.

— Vous pouvez même affirmer qu’elle augmente en valeur ! s’exclama la veuve, penchée en avant. Je suis allée, l’autre jour, à Sainte-Rita-de-Jouvance conduire ma pauvre vieille bonne et j’ai désiré lui faire dire un petit quelque chose pour le 15 de ce mois. Vous ne savez pas combien on m’a demandé ?… Deux cents francs !

— Eh bien, mon enfant, c’est un tarif modéré.

— Oui, mais les messes de Maurice, je les avais payées trois francs.

— Et alors ?

— Alors, je suis archimillionnaire, dit-elle. A condition de les revendre. Je vous abandonnerai ce que vous voudrez, mais vendez, vendez…

— Vous vous égarez, murmura l’abbé.

— C’est la vie qui s’égare, répondit-elle. Si vous croyez que je peux me débrouiller avec ce qui me revient au début du mois. L’État ne s’occupe pas de la rente.

— Qu’est-ce que vous feriez de tout cet argent ? demanda l’abbé. Il est bien employé.

— Je le placerais… Je le replacerais en messes, si vous voulez, une partie…

— Je ne pense pas que l’Église admette les messes au porteur et je ne vois guère le moyen d’effectuer le transfert d’intention que vous réclamez.

— De plus, il me vient souvent à l’esprit que j’encombre les autels, poursuivit la veuve, pensez-y. Et pour qui ? Pour Maurice. Il n’avait pas que des qualités, je vous assure. Réfléchissons : ou bien Maurice était un fripon et il n’y a pas de raisons que je me saigne aux quatre veines… ou bien c’était un être admirable et il est sûrement au ciel, depuis le temps…

— Sait-on jamais ? fit l’abbé.

— En ce cas, je prierai moi-même, insista Mme Cornavin, en jetant un regard autour d’elle. Maintenant je suis habituée à me passer des autres.

M. Vincenot se leva, laissa craquer longuement ses articulations, arpenta la pièce en silence. La veuve, aplatie dans son fauteuil, le suivait d’un œil timide.

— Il y a quelques semaines encore, déclara-t-il enfin, votre proposition m’aurait été intolérable. Aujourd’hui, où je suis interdit dans ce diocèse, jamais le giron de Dieu ne m’est apparu plus accueillant. Je sais que toutes les contradictions s’y résolvent, que les extrêmes y fusionnent, et qu’il couvre l’absurdité apparente du monde, sans compter les absurdités réelles de ses créatures. J’en vois beaucoup… Vos messes ? Le clergé, plus démuni qu’on ne pense, ne saurait vous les reprendre. Mais moi, dans le bar où je travaille, peut-être pourrai-je les caser à des touristes qui n’auraient pas l’idée de s’en préoccuper ailleurs. Il y a chez l’homme qui abuse de la boisson une aspiration au rachat que nous devons encourager. C’est pourquoi il se vend tant de bibles à Montmartre et à Montparnasse.

Je fus atterré par ce discours. La planète me fuyait sous les pieds. La démence de cette époque à laquelle je prêtais jusqu’ici quelque séduction désespérée avait force de loi. Je n’aime pas que la monstruosité présente ses lettres de créance.

— Donnez-moi vos papiers, dit l’abbé. Vous aviez parlé d’un petit pourcentage sur l’opération. Je l’accepte volontiers, car je ne suis pas sûr que vous commettiez là une action louable. Je le joindrai au pécule que je destine à mon grand projet qui est d’ouvrir une maison de repos pour les jeunes philosophes, à Saint-Nom-la-Bretèche.

— Vous êtes une providence, murmura la veuve.

— Je suis celui que je suis, je donne ce que j’ai, je fais ce que je peux, répliqua l’abbé, d’une voix extrêmement caverneuse. Et, grisé par ces formules, il faillit nous les développer.

Je m’arrangeai pour clore l’entretien. La veuve me remercia et dit à mon compagnon : « Nous sommes gens de revue. » Je souffrais énormément. Mon malaise s’accrut, sur le palier, quand je m’aperçus que j’avais déjà secrètement décidé d’emprunter de l’argent à Vincenot. Au moment de nous séparer, je le retins par la manche et débitai ma demande tout à trac, en l’appelant : « Mon père » par inadvertance. Je le revis dans un flamboiement de vitrail esquisser un sourire plein de sérénité – décidément les escaliers lui convenaient.

— Certainement, dit-il. Le plus étrange est que j’ai prêté ce matin même une somme identique à un poète homosexuel et voleur. Il m’a promis de me la rendre sous trois mois. Je sais qu’il est homme de parole. Vous aussi, sans aucun doute. Passez donc demain au Reader Corner, avant six heures et demie.

Poète… homosexuel… voleur… j’étais sérieusement étalonné. S’il avait voulu me faire comprendre qu’il y avait une place de mauvais larron à prendre, l’abbé ne se serait pas arrangé autrement.

 

Sophie sous la lampe, c’était réconfortant. Elle avait peint avec acharnement des chevaux de bois qu’elle n’achèverait jamais. Elle portait un sarrau de toile écrue qui en avait vu de toutes les couleurs. Elle avait déjà dîné, sur un coin de table, dans des vapeurs de benzine, une mèche dans l’œil, un livre sur les genoux. Je mangeai dans son assiette, je bus dans son verre. Je ne connus pas davantage ses pensées. Peut-être buvait-elle au robinet ?

Parce qu’elle s’était cognée à un bahut Renaissance, dans l’obscurité du couloir, elle joua à ma prédire sa mort prochaine :

— Un bahut d’époque, tu comprends ce que ça signifie ?

— Non.

— Il a été tripoté par des seigneurs avec leurs sales mains.

— Espérons-le pour celui-là.

— C’est bien ce que je disais, conclut-elle, en me montrant une petite égratignure : j’ai attrapé le mal de Naples.

Elle rougit, comme chaque fois qu’elle faisait une allusion à l’amour. Je détournai la tête. Quel âge avions-nous ? L’impression qu’elle me guettait, qu’elle attendait quelque chose, un geste, réveilla mon irritation. Je me rappelai ce camarade serbe… des partisans l’avaient obligé à s’étendre sur sa sœur… Ainsi Sophie et moi, nous avait-on éduqués pendant cinq ans dans l’observance d’une tendresse chaste pour nous pousser ensuite subitement l’un sur l’autre, comme des chiens dont on dénoue la laisse. Le contrordre était sans doute venu trop tard. Cette organisation de l’inceste me décontenançait.

La qualité d’amour que j’éprouvais pour Sophie requiert des preuves concertées. Ce n’était pas dans les sentiments que je manquais de suite, c’était dans les idées.

Pour la première fois depuis ma métamorphose, la joie de vivre retomba comme un soufflé. J’en voulus à ma femme de ce qu’elle accumulât tant d’innocence au moment où j’allais la tromper. Était-ce même la tromper que de retrouver Albertina dans une autre dimension de l’existence ? Sophie demeurait liée à un système auquel je voulais échapper, mais je l’aimais. Je n’étais pas certain d’aimer Albertina, mais elle était l’ange du désordre.

— Très haute, très puissante, très honorée princesse Albertina d’Arunsberg-Giessen a téléphoné, dit Sophie, pour nous prévenir qu’elle ne prendrait pas ses repas chez nous, comme il était convenu. Elle a trouvé, paraît-il, une combinaison qui lui épargnera de nous déranger. Son oncle part demain soir. Il compte que tu lui porteras ce que tu lui as promis. Ce n’est pas de l’argent, au moins ?

— Non, non, c’est le catalogue de la manufacture d’armes de Saint-Étienne, pour l’équipement agricole, répondis-je distraitement. Je sentais monter en moi une allégresse tortueuse : Albertina avait décidé de ne pas venir à la maison. Elle voulait se préserver des tentations de l’amitié, de la contagion de notre torpeur, se réserver. Là où Sophie, si elle avait eu le moindre soupçon, s’en fût trouvée allégée, je déchiffrai au contraire une promesse tacite.

La complicité venait de changer de camp.